Tout récemment, une émission de France Culture a traité de ce sujet complexe en remontant à ses sources. Le gaslighting, appelé au Québec détournement cognitif, est une technique efficace de manipulation mentale.
Cette expression, en anglais, renvoie à un film de George Cukor, Gaslight, 1944, inspiré d'une pièce de théâtre de 1938. Dans cette pièce, le mari essaye de faire croire à sa femme et à son entourage qu'elle devient folle en manipulant de petits éléments de leur environnement, tout en essayant de lui faire croire qu'elle commet des erreurs et qu'elle a une mauvaise mémoire lorsqu'elle pointe les changements. Le titre original provient de l'affaiblissement de l'éclairage au gaz dans la maison lorsque le mari utilisait celui du grenier alors qu'il était en quête d'un trésor caché. Sa femme remarque justement ce changement et aborde le sujet mais son mari lui affirme qu'elle s'imagine ce changement de luminosité.
L'information est déformée ou présentée sous un autre jour, omise sélectivement pour favoriser l'abuseur, ou faussée dans le but de faire douter la victime de sa mémoire, de sa perception.
Ces principes, ici synthétisés, font l'objet de nombreuses études spécialisées en psychologie notamment dans le domaine des abus mentaux émanant de personnalités dites narcissiques ou sociopathes.
Cependant, la théorie du gaslighting pourrait être efficacement transposée au niveau des Etats et de la manipulation à grande échelle dont use l'Azerbaidjan notamment à la suite de la capitulation de l'Artsakh le 21 septembre 2023, et de l'épuration ethnique qui en a résulté.
Ce 2 décembre, rapporte Jean-Christophe Buisson sur X (ex-Twitter), l'ONU s'inquiète du devenir du patrimoine arménien au Nagorno-Karabakh. "Le rapporteur spécial de l'ONU a mis plus de deux mois à dire ce qu'on sait tous", constate le journaliste qui n'a cessé, depuis trois ans, d'alerter quasi-quotidiennement sur le désastre imminent.
Mais Bakou a su tisser, par un intense lobbying, face visible de l'iceberg azerbaidjanais, un habile réseau matériel sous forme d'accords commerciaux, gaziers, pétroliers, stratégiques et culturels significatifs (USA, UE, Israël, mais aussi UNESCO et Vatican, entre autres) et enfermer, grâce à une forme de gaslighting, l'opinion internationale dans un efficace brouillard idéologique. Comment complètement s'étonner de l'absence d'une communauté internationale à la fois cynique, aveugle, mais aussi assise sur une opinion publique également abusée, parfois ignorante et souvent indifférente ?
Quelques exemples, non exhaustifs, contribuent à illustrer le gaslighting de Bakou:
- Exploitation de faits de guerre dont la véracité, ne peut être établie, car insuffisamment documentée de manière neutre par une présence internationale sur place à l'époque, notamment lors des événements de Khodjaly en 1992, ce qui a généré une imprécision des chiffres des victimes et une surenchère émotionnelle. D'ailleurs, qui met en doute le narratif de Bakou? La réalité des moteurs de recherche sur Internet présente la version azerbaidjanaise comme (presque) seule valide, tandis qu'il convient de poursuivre les investigations avec une certaine opiniâtreté, afin de trouver des rapports neutres qui ne présentent pas les Arméniens comme des brutes épaisses.
- Elimination des traces du patrimoine architectural religieux pluriséculaire: destruction et transformation d'églises à Shushi et ailleurs. Si la cathédrale Ghazanchetsots de Shushi en est l'exemple le plus criant, plusieurs autres exemples sont dûment attestés par des images satellites et un reportage de la BBC. Destruction de pierres tombales, de khatcharer, aplanissement au tractopelle de cimetières arméniens, effacement à la meuleuse d'inscriptions pluriséculaires en langue arménienne sur des églises, etc. Le funeste épisode des khatcharer du Nakhitchevan entre 1998 et 2005 démontre qu'il faut s'attendre au pire.
- Destruction de livres, manuscrits et documents historiques et religieux partout où ceux-ci n'ont pu être emportés. Si les moines, prêtres et diacres d'Artsakh ont veillé à emporter à Etchmiadzin tout ce qu'ils ont pu après la cession des territoires de la zone-tampon, ils ont dernièrement dû évacuer en catastrophe et sous la menace. On peut légitimement supposer que des livres anciens ou des documents attestant de la présence arménienne ancestrale sont restés sur place, à la merci des autorités de Bakou peu scrupuleuses à les conserver.
- L'élimination de traces, la destruction de documents précèdent la réécriture de l'Histoire. Déjà paraissent en Azerbaidjan des ouvrages concoctés de toutes pièces sur le patrimoine chrétien udi azerbaidjanais au Nagorno-Karabakh. Comme dans l'exemple de Khodjaly et la difficulté de se documenter sur cet épisode de la Première Guerre d'Artsakh, l'écrasante majorité d'entre nous, et surtout dans les générations à venir, finira par croire qu'il n'y a jamais eu de présence arménienne en Artsakh, ni au Nakhitchevan, ni même à Gandzak/Ganja, Sumgaits ou Bakou. Tout au plus ces Arméniens étaient-ils des gêneurs, des usurpateurs, des envahisseurs qu'il convenait de "chasser" définitivement "comme des chiens"(Aliyev).
- Déclarations officielles où règne l'inversion accusatoire: La France, en livrant des armes à l'Arménie, "prépare le terrain pour une nouvelle guerre", déplore Aliyev le 21 novembre dernier. L'Azerbaidjan n'occupe-t-il pas d'ores et déjà, depuis mai 2021, quelques 200 km2 d'Arménie ? (Source: Ararat Mirzoyan lors de la récente visite d'Anna-Lena Baerbock, Ministre des Affaires Étrangères d'Allemagne.)
De son côté, Leyla Abdullayeva, Ambassadrice d'Azerbaidjan en France, écrit le 16 novembre 2023 dans sa lettre ouverte à Anne Hidalgo, qui demandait la libération des 55 prisonniers actuellement détenus par Bakou, "qu'il n'y a pas de "prisonniers arméniens" en Azerbaidjan". "Ceux qui sont amenés devant la justice, précise-t-elle, sont bien des personnes qui ont mené des activités criminelles depuis trois décennies et qui ont commis des actes de terrorisme, des crimes de guerre, voire des crimes contre l'humanité et ils bénéficient du droit de se défendre." Si les prisonniers sont régulièrement visités par la Croix-Rouge, on peut néanmoins se poser la question de leur défense juridique lors des simulacres de procès à Bakou dont les rares images nous rappellent "Le Zéro et l'Infini" d'Arthur Koestler.
- La propagande, orchestrée par les autorités azerbaidjanaises, fleurit sur les réseaux sociaux. Répétés à l'infini, les mensonges et extrapolations deviennent crédibles pour qui ne se donne pas la peine de réfléchir. Il n'est d'ailleurs que de consulter la page X de l'Ambassade d'Azerbaidjan, voire les dépêches de l'AFP qui s'obstine à évoquer les "séparatistes" arméniens.
Ainsi, de glaçantes cartes géographiques et autres illustrations présentent le Caucase du Sud dépourvue d'Arménie. La région, renommée Azerbaidjan occidental, capitale Irevan, devient le couloir pan-turc fantasmé des rêves fous d'Erdogan. Fantasmé, certes, mais, depuis les cruelles attaques et horribles massacres du 19 septembre 2023 menant, en quelques heures, à la capitulation et à l'éviction des populations arméniennes de leurs terres ancestrales, cela devient soudain très réaliste.
- De ponctuels semis de zizanie notamment le 15 novembre 2023, la Synagogue Mordechai Navi de la rue Nar-Dos à Yerevan a été l'objet d'une tentative d'incendie annoncée à la police par un appel téléphonique faisant état d'une personne répandant du combustible devant la porte de l'édifice. Très vite, les réseaux sociaux ont fait main-basse sur l'affaire, tandis que le suspect avait quitté le territoire arménien, et que la nouvelle se répandait à l'infini, alimentant des accusations d'antisémitisme dans le contexte des événements du Moyen Orient et de la frustration de l'opinion publique arménienne devant la livraison d'armes par Israel à l'Azerbaidjan et la récente signature de nouveaux contrats. C'était le second attentat à l'encontre de la seule synagogue d'Arménie, le premier ayant été perpétré par un groupe politique inconnu, voire inexistant. Si l'on se hâtait de déterrer le fantôme de Garegin Ndzhej et pointer du doigt un hypothétique antisémitisme ancestral arménien, des esprits plus réalistes - dont ceux des fidèles de la communauté juive de Yerevan et de leur rabbin, présent à Yerevan de longue date - soupçonnent l'empreinte azerbaidjanaise et nient tout antisémitisme viscéral de la part des Arméniens.
Crédit photo: sources officielles azerbaidjanaises via Anna Astvatsurian Turcotte et réseaux sociaux Facebook et X
Dans ce contexte, je ne peux m'empêcher de déplorer une fois de plus que nous n'avons pas pu, pas su, ou pas voulu, ni prévenir la catastrophe de la guerre de 2020 ni contribuer à y mettre fin avant qu'il ne soit trop tard.
Forts de ce conflit qui a ravi à l'Arménie et à l'Artsakh environ 7000 de ses enfants, dont la plupart avaient entre 18 et 20 ans, mutilé à jamais 15000 jeunes gens, rendu captifs des hommes toujours dans les geôles de Bakou, nous aurions dû savoir que le blocus de Latchin, précédé d'incursions territoriales et des attaques de septembre 2022 sur le territoire souverain arménien, étaient le signe avant-coureur du désastre de septembre 2023.
Un pays entier est désormais rayé de la carte, tandis que l'Arménie se trouve à nouveau fortement menacée.
Je vous propose de lire ci-dessous la tribune que Pascal Portoukalian vient de publier ce 1er décembre sur le site Infochrétienne.
L'Arménie, écrit-il, "est un vaillant soldat qui a su survivre à toutes les dominations - romaine, mongole, arabe, perse, turque, ottomane, russe, soviétique. Quasiment aucun autre peuple au monde n’a su se relever d’autant de tentatives de destruction ou d’assimilation culturelle et identitaire."
Il conclut un texte fort en invitant les puissants et influents de ce monde à un examen de conscience :
"Mesdames et Messieurs les observateurs et négociateurs internationaux, l’Histoire vous regarde. Que retiendra-t-elle de votre présence et de vos actions ? Que direz-vous à vos enfants et petits-enfants ? Quelle fierté auront-ils à votre endroit lorsqu’ils parleront de vous à leurs propres enfants ?"
/https%3A%2F%2Fwww.infochretienne.com%2Fmedia%2Fimages%2Ftribune_non_armeni.2e16d0ba.fill-1200x630.jpegquality-40.png)
Tribune : "Non, l'Arménie n'a plus rien à négocier avec l'Azerbaïdjan !"
Ça commence enfin à rentrer ! Lorsqu'une femme se fait agresser dans la rue, au travail, ou dans les transports, l'argument "elle l'a bien cherché" est de moins en moins utilisé.