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Le blog de Gloria : Of War and Peace
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The Letter Killeth

The Letter Killeth

Who also hath made us able ministers of the new testament; not of the letter, but of the spirit: for the letter killeth, but the spirit giveth life.

2 Corinthians 3:6, King James Bible

The Letter Killeth

The Scarlet Letter

 

Publié en 1850 par Nathaniel Hawthorne, ce bref mais dense roman est principalement connu des anglicistes – car il est, de manière récurrente, au programme des universités françaises. Cet opus est aussi parfois le cauchemar des lycéens américains, qui, devenus adultes et riches d’expérience, changent d’état d’esprit et le considèrent comme l’une des meilleures œuvres, sinon la meilleure, de la littérature américaine.

 

L’histoire est simple. Hester Prynne, une jeune femme originaire d’Angleterre, mère d’une petite fille encore nourrissonne, est jugée sur la place publique de ce que fut Boston, alors colonie de la côte Est, encore appelée Nouvelle-Angleterre. Coupable d’adultère envers son mari absent, sa communauté, puritaine, fait preuve de clémence en lui épargnant la peine capitale, mais la condamne à la prison et surtout au port de la lettre A, de couleur rouge, sur sa poitrine. Le jour même où Hester est exposée aux regards désapprobateurs, voire aux quolibets de la foule, et questionnée par le Gouverneur et deux ministres des cultes, un homme apparaît en qui Hester reconnaît son mari. Elle se refuse à révéler en public, et plus tard en privé à son mari, l’identité du père de son enfant. Plus tard, à sa sortie de prison, elle mène une vie en marge de la localité et de sa société et s’efforce de gagner sa vie et celle de sa petite fille grâce à des travaux de couture. Mais le passé rattrape Hester – elle reste sous le regard de plus en plus scrutateur de son mari désormais installé dans la colonie comme médecin-guérisseur. Ce dernier harcèle insidieusement le jeune pasteur, père de la petite Pearl. Que va-t-il advenir de ce couple illicite dans le contexte d’une société étouffante et hypocrite ?

 

Pour goûter toute la saveur du texte, il convient de nous extraire de nos temps modernes. Sans doute est-ce à la fois le charme, mais aussi le principal écueil de ce roman dont le sujet peut nous sembler désuet,  peu signifiant à une ère de plus grande tolérance, voire de permissivité.

 

Nous devrions faire l’effort de nous transposer dans le contexte historique, à l’arrivée des tout premiers colons de Nouvelle-Angleterre, partis en 1620 de l’Ancien Monde forts de leur foi et désireux de trouver la liberté religieuse. Les Pilgrim Fathers, embarquent à bord du Mayflower, pour aborder au Cape Cod. Les premiers villages, qui au fil des siècles deviendront les villes prospères de la Côte Est des Etats-Unis, sont peuplés de Puritains, ces fondamentalistes issus d’un protestantisme austère, qui doivent sans cesse lutter dans un environnement hostile sous des hivers généralement rudes. Ils travaillent, prient et lisent la Bible à la lettre. Leur foi et la lecture de la Bible sont leur ciment individuel et social.

 

A THRONG of bearded men, in sad-colored garments, and gray, steeple-crowned hats, intermixed with women, some wearing hoods and others bareheaded, was assembled in front of a wooden edifice, the door of which was heavily timbered with oak, and studded with iron spikes.

 

Chapitre 1

 

 

En effet, l’incipit du récit offre un parfait aperçu de cette société avant tout collective, ce groupe étroitement soudé qui rejette Hester la pécheresse, non seulement pécheresse, mais susceptible de troubler l’ordre public. Mais, loin de baisser les yeux et de raser les murs, Hester Prynne relève la tête et traverse la foule sans pour autant la défier, mais avec une indéniable dignité empreinte de force, voire de fierté, résumée tout entière dans cette lettre écarlate brodée de fils d’or, qui resplendit sur son vêtement sombre, en parfait contraste avec les ternes habits des citadins, vêtus de gris, noir et blanc. Seule la lettre écarlate jaillit, éclatante de couleur dans cet univers en noir et blanc. Le récit s’articule, de manière symphonique, autour de cette image puissante que le narrateur décline de manière incessante, tel un thème musical maintes fois ébauché, effleuré, creusé jusqu’à son éclatement céleste.

 

Ainsi le titre parle-t-il de lui-même. Ce n’est pas le roman de Hester Prynne, ni celui des autres personnages principaux, mais bel et bien le roman de cette lettre rouge, brodée d’or, qui se détache sur la noirceur, la grisaille, la monotonie, la mélancolie des jours de Hester.

 

La lettre écarlate ourlée d’or est non seulement le « fil rouge » du roman. Bien au-delà du leitmotiv, elle relie les différents faisceaux de l’intrigue, elle unit – ou divise – les protagonistes, elle est le cœur battant du roman. Dès le premier chapitre et jusqu’à l’avant-dernière scène, dénouement qui reflète les pages d’ouverture d’une manière dramatique, surchargée de figurants et de personnages quasi-burlesques tant ils sont étonnants et délibérément caricaturaux, la lettre écarlate est présentée comme douée d’une vie propre, et elle reste présente, et bien présente.

 

Nathaniel Hawthorne est le descendant des Hathorne venus d’Angleterre au 17ème siècle. Il relate cet épisode dans un long prologue à la Lettre Ecarlate, The Custom House. Il imagine ses ancêtres jetant sur lui un regard désapprobateur. Fonctionnaire des Douanes, Hawthorne passe ses journées dans un bureau poussiéreux où il découvre quelques papiers concernant une certaine Hester Prynne, et un fragment de tissu, un A brodé de fils rouge et or, ternis par les années. Est-ce avéré ? Le jeune écrivain a-t-il tout imaginé, tant était grand son désir de régler quelques comptes avec ses fanatiques aïeux puritains ?

 

His earliest American ancestor, William Hathorne (Nathaniel added the w to the name when he began to write), was a magistrate who had sentenced a Quaker woman to public whipping. He had acted as a staunch defender of Puritan orthodoxy, with its zealous advocacy of a “pure,” unaffected form of religious worship, its rigid adherence to a simple, almost severe, mode of life, and its conviction of the “natural depravity” of “fallen” man. Hawthorne was later to wonder whether the decline of his family’s prosperity and prominence during the 18th century, while other Salem families were growing wealthy from the lucrative shipping trade, might not be a retribution for this act and for the role of William’s son John as one of three judges in the Salem witchcraft trials of 1692. 

 

Source: Brittanica

 

Le roman s’ouvre sur une scène qui restera gravée dans ma mémoire. Nous sommes en 1642 sur la place centrale d’une bourgade de la Côte Est. Par la porte de la prison apparaît une femme vêtue de couleurs sombres, qui porte un bébé. Est fixée sur son vêtement la honteuse lettre A qui symbolise la faute dont elle est accusée publiquement. A pour adultère, adulteress. Hester est la femme adultère mais contrairement à celle de l’Evangile de Jean, elle ne sera pas pardonnée. Elle devra rester en prison pour un temps. Les mots prononcés par ses accusateurs – le gouverneur Bellingham, les ministres des cultes et surtout ces voix accusatrices et réprobatrices qui se lèvent dans une obscure foule compacte et peu amène, et même le texte, ne mentionnent jamais le mot « adultère ».  Le narrateur nous offre un aperçu des lieux, un cadre grisâtre où seuls la lettre écarlate et le rosier sauvage qui pousse contre le mur de la prison forment une tache de couleur dans la sévère uniformité ambiante. Car Hawthorne sait présenter les choses de l’extérieur vers l’intérieur, de la foule vers l’individu puis, à la fin du roman, de l’individu aux multitudes accourues pour une fête solennelle qui réunit non seulement les Puritains du lieu, mais également les Indiens autochtones venus de la forêt et l’équipage d’un bateau qui doit lever l’ancre dès le lendemain. Ainsi, le récit – au départ, un tableau qui évoque d’austères scènes hollandaises – se rétrécit, se concentre vers les pensées de plus en plus intimes, précises et disséquées.

 

De la même manière, le texte quitte les foules pour éclairer plus précisément – encore une scène hollandaise du 17ème siècle, un clair-obscur pictural – Hester dans sa geôle, visitée par un médecin qui assistait, parmi les habitants, au jugement de Hester. La jeune femme ne connaît que trop bien cet homme étrange, âgé, à la silhouette déformée par quelque scoliose. Il est son mari, que l’on croyait, au mieux, resté en Europe, au pire, perdu en mer, et qui soudain refait surface sous le nom glaçant de Roger Chillingworth. Nous ne lui savons d’autre nom, si ce n’est ce faux nom. L’homme, sous couvert de soigner Hester et son bébé d’une indisposition passagère, tente de savoir quel est le père de la petite fille, fruit du péché – le mot « sin » est le terme plus récurrent dans le récit. Mais la jeune mère se refuse de répondre à cette question et s’enferme dans le silence. Chillingworth lui fait alors jurer de ne pas révéler son identité réelle à quiconque.

 

Hester se trouve désormais dépositaire de deux secrets.

 

Le récit attire notre attention sur un troisième personnage, le Révérend Arthur Dimmesdale, un jeune ministre des cultes, jeune, d’apparence frêle et anémique, extrêmement instruit et spirituel, vers qui convergent la plus grande estime des fidèles et l’admiration quasi-amoureuse des jeunes filles. Nous comprenons très vite qu’il joue un rôle déterminant dans la vie de Hester. Convié par les magistrats de la ville à interroger la pécheresse, quelque chose dans son attitude laisse penser qu’il est différent des autres accusateurs. En effet, il lâche prise dès lors que la jeune femme refuse de divulguer le nom de son amant. Plus tard, lors de la visite de Hester dans les locaux du gouvernorat, la petite Pearl, qui fuit tout autre contact, se précipite vers le révérend Dimmesdale avec la plus entière confiance, deux détails qui incitent à penser qu’Arthur Dimmesdale n’est autre que celui qui fut l’amant de Hester, père de la petite fille.

 

L’action – ou plus exactement l’absence de réelle action – est portée sur une durée symbolique et allégorique de sept ans, par ces trois personnages reliés par la lettre écarlate – Hester Prynne, Roger Chillingworth et Arthur Dimmesdale, et observés avec une acuité extraordinaire par la petite Pearl, qui apparaît ici à trois âges différents de sa vie : à quelques mois, puis à trois ans et enfin à sept ans.

Crédit photo n.c. George Henry Boughton - Pilgrims going to church

Crédit photo n.c. George Henry Boughton - Pilgrims going to church

Hester est un personnage très fort, dans son attitude, sa discrétion, son désir d’expier sa faute dans le contexte qui lui est imparti, et son courage inébranlable. Une fois libérée, mais toujours condamnée à porter cette lettre écarlate qui se veut infamante, elle choisit de demeurer dans cette communauté où tous la condamnent par des paroles réprobatrices. Sans cesse accusée par les adultes, moquée par les enfants, elle conserve sa dignité et sa hauteur de vue. Elle est honnête, ne se dissimule pas, n’opte pas pour un retour en Europe où elle se ferait oublier, mais elle souhaite secrètement rester auprès de l’homme qu’elle aime. Comme lors de sa première apparition sur la tribune érigée sur la place, terrible échafaud des jugements et condamnations, elle affronte les difficultés en face, sans baisser les yeux. Au fond d’elle-même, elle reste – justement en portant cette lettre écarlate fixée à ses vêtements austères et sombres, fidèle à celui qui fut son amant. Notons, d’ailleurs, que le texte ne nous apprend rien, ou si peu, des faits qui précèdent l’histoire. Pour subsister, Hester est couturière et grâce à la qualité de son travail, elle honore de nombreuses commandes, à l’exception des mariées qui, par superstition, ne lui confient aucune tâche. Au delà de ce travail rémunérateur qui assure sa vie et celle de sa fillette, Hester est créatrice de beauté. Le texte insiste sur ses broderies, sur les nuances des fils et des tissus, notamment ceux des vêtements confectionnés pour la petite Pearl.

 

La lettre écarlate symbolise certes son péché, mais aussi, dans le secret, sa relation intime et profonde avec celui qui fut son amant. Etrangement, ce signe d’infamie, dont la seule vision suscite les quolibets, provoque l’ostracisme, invite aussi à des débordements d’imagination les plus superstitieux, et semble conférer à Hester un sixième sens divinatoire.  

Walking to and fro, with those lonely footsteps, in the little world with which she was outwardly connected, it now and then appeared to Hester,—if altogether fancy, it was nevertheless too potent to be resisted,—she felt or fancied, then, that the scarlet letter had endowed her with a new sense. She shuddered to believe, yet could not help believing, that it gave her a sympathetic knowledge of the hidden sin in other hearts. She was terror-stricken by the revelations that were thus made. What were they? Could they be other than the insidious whispers of the bad angel, who would fain have persuaded the struggling woman, as yet only half his victim, that the outward guise of purity was but a lie, and that, if truth were everywhere to be shown, a scarlet letter would blaze forth on many a bosom besides Hester Prynne’s? Or, must she receive those intimations—so obscure, yet so distinct—as truth? In all her miserable experience, there was nothing else so awful and so loathsome as this sense. It perplexed, as well as shocked her, by the irreverent inopportuneness of the occasions that brought it into vivid action. Sometimes the red infamy upon her breast would give a sympathetic throb, as she passed near a venerable minister or magistrate, the model of piety and justice, to whom that age of antique reverence looked up, as to a mortal man in fellowship with angels. “What evil thing is at hand?” would Hester say to herself. Lifting her reluctant eyes, there would be nothing human within the scope of view, save the form of this earthly saint! Again, a mystic sisterhood would contumaciously assert itself, as she met the sanctified frown of some matron, who, according to the rumor of all tongues, had kept cold snow within her bosom throughout life. That unsunned snow in the matron’s bosom, and the burning shame on Hester Prynne’s,—what had the two in common? Or, once more, the electric thrill would give her warning,—“Behold, Hester, here is a companion!”—and, looking up, she would detect the eyes of a young maiden glancing at the scarlet letter, shyly and aside, and quickly averted with[103] a faint, chill crimson in her cheeks; as if her purity were somewhat sullied by that momentary glance. O Fiend, whose talisman was that fatal symbol, wouldst thou leave nothing, whether in youth or age, for this poor sinner to revere?—such loss of faith is ever one of the saddest results of sin. Be it accepted as a proof that all was not corrupt in this poor victim of her own frailty, and man’s hard law, that Hester Prynne yet struggled to believe that no fellow-mortal was guilty like herself.

The vulgar, who, in those dreary old times, were always contributing a grotesque horror to what interested their imaginations, had a story about the scarlet letter which we might readily work up into a terrific legend. They averred, that the symbol was not mere scarlet cloth, tinged in an earthly dye-pot, but was red-hot with infernal fire, and could be seen glowing all alight, whenever Hester Prynne walked abroad in the night-time. And we must needs say, it seared Hester’s bosom so deeply, that perhaps there was more truth in the rumor than our modern incredulity may be inclined to admit.

 

Chapitre 5

 

Mais la perception de la société vis-à-vis de Hester et de la lettre écarlate est amenée à évoluer avec le temps. Hester demeure toujours en retrait, mais elle se consacre, spontanément et sans éclat, à des œuvres de charité qui lui attirent l’attachement des plus pauvres.

 

 

There glimmered the embroidered letter, with comfort in its unearthly ray. Elsewhere the token of sin, it was the taper of the sick-chamber. It had even thrown its gleam, in the sufferer’s hard extremity, across the verge of time. It had shown him where to set his foot, while the light of earth was fast becoming dim, and ere the light of futurity could reach him. In such emergencies, Hester’s nature showed itself warm and rich; a well-spring of human tenderness, unfailing to every real demand, and inexhaustible by the largest. Her breast, with its badge of shame, was but the softer pillow for the head that needed one. She was self-ordained a Sister of Mercy; or, we may rather say, the world’s heavy hand had so ordained her, when neither the world nor she looked forward to this result. The letter was the symbol of her calling. Such helpfulness was found in her,—so much power to do, and power to sympathize,—that many people refused to interpret the scarlet A by its original signification. They said that it meant Able; so strong was Hester Prynne, with a woman’s strength.

 

Chapitre 13

 

Le récit montre en même temps que Hester résiste à la simplification dans laquelle l’enferme la lettre écarlate. Elle reste une personnalité complexe, en devenir. Inversement, Chillingworth, initialement complexe, subit un processus de simplification et se transforme de plus en plus en un symbole de malice infernale jusqu’à l’extinction de son humanité et son propre anéantissement.

 

Un passage nous éclaire sur la perception des personnages. Lors de sa requête auprès du Gouverneur Bellingham afin de conserver la garde de sa fille, menacée d’être confiée à une famille de la ville, Hester et Pearl observent leur propre reflet sur la surface bombée d’une armure exposée dans la pièce :

 

Hester looked, by way of humoring the child; and she saw that, owing to the peculiar effect of this convex mirror, the scarlet letter was represented in exaggerated and gigantic proportions, so as to be greatly the most prominent feature of her appearance. In truth, she seemed absolutely hidden behind it. Pearl pointed upward, also, at a similar picture in the head-piece; smiling at her mother, with the elfish intelligence that was so familiar an expression on her small physiognomy. That look of naughty merriment was likewise reflected in the mirror, with so much breadth and intensity of effect, that it made Hester Prynne feel as if it could not be the image of her own child, but of an imp who was seeking to mould itself into Pearl’s shape.

 

Chapitre 7

Crédit photo n.c.

Crédit photo n.c.

Pearl, la fille de Hester et du père inconnu, le fruit du péché, est décrite comme un « prolongement » de la lettre écarlate, voire la lettre écarlate douée de vie et de facultés quasi-divinatoires.

 

Pearl apparaît comme une petite fille extrêmement vive. Condamnée, par la faute de sa mère, à demeurer seule et à n’avoir point de compagnes de jeux, mais uniquement des petits ennemis qui la harcèlent, elle sait se défendre avec brio de ses jeunes agresseurs qui finissent par lâcher prise. Accoutumée à la solitude, elle ne souffre pas de cet isolement forcé mais fait montre d’une imagination hors du commun. La nature, la forêt, sont ses terrains de jeux. Vêtue de vêtements jolis et colorés dans les tons écarlates, elle est la lettre écarlate, celle qui rappelle à Hester son propre péché mais aussi cet amour secret, et son courage affiché aux yeux de tous.

 

One peculiarity of the child’s deportment remains yet to be told. The very first thing which she had noticed in her life was—what?—not the mother’s smile, responding to it, as other babies do, by that faint, embryo smile of the little mouth, remembered so doubtfully afterwards, and with such fond discussion whether it were indeed a smile. By no means! But that first object of which Pearl seemed to become aware was—shall we say it?—the scarlet letter on Hester’s bosom! One day, as her mother stooped over the cradle, the infant’s eyes had been caught by the glimmering of the gold embroidery about the letter; and, putting up her little hand, she grasped at it, smiling, not doubtfully, but with a decided gleam, that gave her face the look of a much older child. Then, gasping for breath, did Hester Prynne clutch the fatal token, instinctively endeavoring to tear it away; so infinite was the torture inflicted by the intelligent touch of Pearl’s baby-hand. Again, as if her mother’s agonized gesture were meant only to make sport for her, did little Pearl look into her eyes, and smile! From that epoch, except when the child was asleep, Hester had never felt a moment’s safety; not a moment’s calm enjoyment of her. Weeks, it is true, would sometimes elapse, during which Pearl’s gaze might never once be fixed upon the scarlet letter; but then, again, it would come at unawares, like the stroke of sudden death, and always with that peculiar smile, and odd expression of the eyes.

 

Chapitre 6

 

Pearl est intrépide et bien souvent étrange, insaisissable telle une elfe qui parfois semble ne pas fouler la terre de ses pieds. Elle court, elle saute, elle bondit et vole telle un oiseau, libre comme l’air. Elle a quelque chose de surnaturel, de fantastique et d’inquiétant aussi. Hester ne comprend pas la petite Pearl qui souvent semble la défier. Qui est réellement Pearl ? Est-elle de ce monde ou appartient-elle à une autre réalité, une autre dimension ? Art thou my child, in very truth? s’écrie Hester (ibidem).

 

Au cours du roman, Pearl apparaît comme la voix de la vérité. Elle se saisit avant Hester et les autres adultes de tous les symboles, elle semble en déchiffrer le sens caché, elle pressent confusément mais intimement sa relation à Arthur et repousse le jeune clergyman homme qu’il n’a pas accepté de dévoiler la vérité et de la tenir par la main aux yeux de tous.  Intuitivement, elle prête à la lettre écarlate un sens mystique et sacré inhérent à l’identité de sa mère. Ainsi, quand Hester, lors de sa conversation avec Arthur dans la forêt, jette au sol la lettre écarlate – manquant de peu le ruisseau qui l’aurait emportée à jamais, la petite Pearl ne reconnaît plus sa mère en tant que telle. Sa réaction est d’autant plus violente que peu avant, absorbée par ses jeux dans la forêt, elle ignore le temps qui s’écoule et se confectionne une lettre A avec des plantes et des feuilles, afin de ressembler à Hester mais peut-être, pense-t-elle, d’être à son tour dépositrice de sens, de secrets, et par là de mystères et de sacré. La lettre écarlate jetée à terre, les cheveux dénoués de sa mère sont pour Pearl la profanation blasphématoire de quelque chose de plus grand.

 

De même, la petite Pearl à qui Mrs Hibbins, la sœur du Gouverneur, qui s’adonne à la sorcellerie, déclare qu’elle descend du Prince de l’Air, ressent de manière très négative la présence insistante de Roger Chillingworth, qui, tout comme Mrs Hibbins, persiste à traquer Hester et Arthur Dimmesdale.

The Letter Killeth

Roger Chillingworth est un nom d’emprunt qui sied particulièrement bien à ce personnage qui devient de plus en plus terrifiant au fil du roman. Il n’a pas d’identité connue – même pas du lecteur – et son apparence physique peu engageante se noircit au fil de ses activités. Etudiant en médecine en Hollande, il a épousé Hester, une jeune Anglaise venue via Amsterdam avec les premiers colons puritains anglais. Partie avant lui vers le Nouveau-Monde, elle n’a pas été rejointe par cet homme bien plus âgé qu’elle, qui réapparaît soudain, après un temps de captivité chez les Indiens autochtones. A leur contact, il a appris les simples et les remèdes naturels, mais il a poursuivi ses propres intérêts – l’alchimie, la divination ? Ce personnage surgit, tout comme la sorcière Mrs Hibbins, dont les apparitions sont de mauvais augure, à de nombreuses reprises, dans les locaux du gouvernorat. Mais le narrateur lui consacre, ainsi qu’à Arthur, plusieurs de ces brefs chapitres qui permettent au lecteur d’entrer dans une intimité croissante, ressentie comme néfaste, avec ce personnage sombre et intrigant.

 

Chillingworth s’introduit dans la vie d’Arthur et vient demeurer avec lui dans une bâtisse séparée en deux appartements : la chambre-studio d’Arthur, ornée d’une tapisserie qui représente fort opportunément le Roi David et Batsheba sa maîtresse. L’Ancien Testament relate l’histoire de la relation de David avec la femme d’Urie le Hittite, que le monarque évinça définitivement en l’envoyant à la guerre, d’où il ne revint jamais. L’autre pièce est le laboratoire du médecin-guérisseur-alchimiste, appelé « leech », sangsue. Chillingworth entend ainsi observer Arthur jour et nuit, s’immiscer dans son cœur, son âme, dans ses moindres faits et gestes et dans toutes ses pensées. Très vite, au fil du temps, le jeune pasteur s’affaiblit physiquement et psychologiquement. Chillingworth a compris qui est Arthur, car il a décelé – sans doute depuis leur commune entrevue avec Hester et la petite Pearl chez le Gouverneur, ses sentiments profonds envers la petite fille et l’instinct filial de cette dernière. De plus en plus, l’homme aux noires pensées qui hante la ville et les forêts environnantes à la recherche de plantes médicinales se confond avec l’Homme Noir qui peuple les légendes des habitants puritains de ce lieu. Un soir, il découvre, en ôtant le drap du lit où dort Arthur, la poitrine de l’ecclésiastique. Le texte ne nous révèle pas ce que Chilllingworth découvre, mais déjà, le lecteur est pénétré par l’intuition de la lettre écarlate imprimée – au fer rouge ? – sur la poitrine du jeune homme. Cette même lettre écarlate qui apparaît dans la nuit, météore en forme de A, suscitant l’effroi, l’admiration ou les fantasmes, et aux yeux d’Arthur Dimmesdale signe divin qui l’exhorte à la repentance. Le narrateur sait distiller, instiller en nous des fragments d’hypothèse au point de nous rendre, nous lecteurs, prisonniers de notre propre imagination.

 

Tout comme le Diable, Chillingworth est partout, en tous lieux, sous différents aspects mais sans réelle identité bien définie. Toujours il apparaît, et particulièrement quand il serait préférable qu’il n’apparaisse point. Ainsi, lors de cette nuit étrange où toute la ville semble défiler devant la tribune-échafaud où Pearl tient la main de sa mère et la main d’Arthur dans l’obscurité.

 There was a singular circumstance that characterized Mr. Dimmesdale’s psychological state, at this moment. All the time that he gazed upward to the zenith, he was, nevertheless, perfectly aware that little Pearl was pointing her finger towards old Roger Chillingworth, who stood at no great distance from the scaffold. The minister appeared to see him, with the same glance that discerned the miraculous letter. To his features, as to all other objects, the meteoric light imparted a new expression; or it might well be that the physician was not careful then, as at all other times, to hide the malevolence with which he looked upon his victim. Certainly, if the meteor kindled up the sky, and disclosed the earth, with an awfulness that admonished Hester Prynne and the clergyman of the day of judgment, then might Roger Chillingworth have passed with them for the arch-fiend, standing there with a smile and scowl, to claim his own. So vivid was the expression, or so intense the minister’s perception of it, that it seemed still to remain painted on the darkness, after the meteor had vanished, with an effect as if the street and all things else were at once annihilated.

“Who is that man, Hester?” gasped Mr. Dimmesdale, overcome with terror. “I shiver at him! Dost thou know the man? I hate him, Hester!”

She remembered her oath, and was silent.

“I tell thee, my soul shivers at him!” muttered the minister again. “Who is he? Who is he? Canst thou do nothing for me? I have a nameless horror of the man!”

“Minister,” said little Pearl, “I can tell thee who he is!”

“Quickly, then, child!” said the minister, bending his ear close to her lips. “Quickly!—and as low as thou canst whisper.”

Pearl mumbled something into his ear, that sounded, indeed, like human language, but was only such gibberish as children may be heard amusing themselves with, by the hour together. At all events, if it involved any secret information in regard to old Roger Chillingworth, it was in a tongue unknown to the erudite clergyman, and did but increase the bewilderment of his mind. The elvish child then laughed aloud.

Chapitre 12

 

Enfin, quand Hester et Arthur croient échapper à leur destin en décidant de fuir vers l’Ancien Monde, Chillingworth, instruit comme par enchantement de leurs projets, décide de les accompagner vers l’Europe. Plus sombre et diabolique que jamais, il observe Hester sur la place noire de monde.

 

Le dénouement dramatique, la révélation d’Arthur est la conséquence du long parcours de rédemption qu’a dû effectuer le jeune ministre des cultes sur cette longue période de sept ans.

 

Crédit photo - Gerard Ter Borsch - the Van Moerken Family (1681)

Crédit photo - Gerard Ter Borsch - the Van Moerken Family (1681)

On sait peu de choses d’Arthur Dimmesdale, de même qu’on sait peu de choses de chacun des quelques protagonistes de ce huis-clos allégorique. Réunis par la lettre écarlate, animés par ce badge rouge de l’opprobre (ou du courage ?) les personnages prennent corps et se définissent sous notre regard au fil du récit. Le jeune ministre est issu du sérail de son temps – Oxford. Il est érudit, sait l’hébreu, fort probablement aussi le grec, et possède quelques volumes qui sont énumérés lors de la description de sa chambre où il est amené à étudier sous la tapisserie de David et Bathsheba. Fondamentaliste religieux, il est enraciné dans le texte biblique qui, interprété de manière stricte, n’admet pas de nuances. Ainsi enfermé dans un corpus de lois divines, son écart de conduite, s’il était connu, serait jugé fort indigne et incompatible avec sa charge d’âmes. Il est donc compréhensible qu’il ne s’accuse point ni en privé, et encore moins en public. C’est un homme hésitant qui interroge Hester sur l’estrade où elle est exposée aux regards et aux quolibets. Si elle le désignait alors, il en serait fini de son ministère et par là même du roman. Arthur se réfugie donc dans le silence et il adopte une posture discrète envers tous et a fortiori envers Hester désormais revenue à la vie en société, mais toujours en marge de cette société. On peut accuser Arthur de faiblesse, d’hypocrisie, car ne continue-t-il pas à prêcher les vertus qu’il a lui-même piétinées en s’autorisant une relation intime avec une femme mariée ? La lettre écarlate sur les vêtements d’Hester, et la petite Pearl, infatigable elfe aux couleurs irisées, chatoyantes, aux tons carmin et pourpre, lui renvoient sans cesse l’image écarlate de son propre péché – ainsi chante le Roi David dans le magnifique psaume 50.

 

Arthur est torturé par sa conscience, car le glaçant Chillingworth assoiffé de vengeance, un plat qui se déguste froid, n’est-il pas la sombre conscience torturée du Révérend Dimmesdale ? Lourd de son secret, percé à  jour par l’intuition de Chillingworth, Arthur est physiquement malade et ne peut trouver la paix. Il n’est pas sans évoquer Ruth dans le roman éponyme (1853) d’Elizabeth Gaskell, qu’un pasteur dissident, dont l’aspect physique rappelle quelque peu Chillingworth, confine, par le mensonge et pour éviter tout scandale, dans le lourd secret d’une liaison hors mariage avec un jeune homme sans scrupules, Mr Bellingham.

 

Tout comme le narrateur a évoqué le cadre, l’atmosphère, la mentalité de la société, a mis en scène Hester, puis Pearl, et graduellement fait intervenir Dimmesdale en marge d’un chapitre, créant par là les conditions d’un examen très poussé, le texte opère une véritable dissection du psychisme d’Arthur  en synergie avec Chillingworth. Car, étrangement, Dimmesdale ne peut se définir qu’en opposition avec le sinistre Chillingworth. En effet, Arthur apparait dans les jardins du gouverneur flanqué de Chillingworth, et, lors de son incursion dans la forêt, Hester rencontre Chillingworth qui reste dissimulé par la suite à distance, tandis qu’elle partage un moment d’intimité avec Dimmesdale.

 

Dans la forêt enchantée, verte et chatoyante de lumière, une forêt de conte de fées peuplée de fleurs fantastiques et de joyaux multicolores et étincelants, Arthur et Hester sont éclairés d’un rayon de soleil, tel le premier couple au Jardin d’Eden avant la chute. Un moment de grâce, d’amour et de sérénité, laisse espérer un dénouement heureux. Mais Pearl, dans son intransigeance à l’égard du pasteur, dans son désarroi par rapport à sa mère méconnaissable à ses yeux, laisse augurer de sombres perspectives.

Arthur, de retour en ville, n’est plus le même, et tout le précipite vers la nécessité de l’expiation par un aveu public de son propre péché. Seule la mort le délivre – toujours selon l’Ecriture implacable de sévérité si elle est lue à la lettre. La lettre écarlate sur la poitrine d’Arthur – existe-t-elle vraiment ou n’est-ce que le fruit de notre imagination – renvoie à l’inamovible lettre écarlate brodée d’or et de fils.

En confessant publiquement sa faute devant une société soudain hétérogène et hétéroclite, foncièrement hypocrite, médusée par l’effroi de la surprise, assistant à l’effondrement des valeurs les plus solides et rassurantes, Arthur échappe à Chillingworth : Old Roger Chillingworth knelt down beside him, with a blank, dull countenance, out of which the life seemed to have departed.

“Thou hast escaped me!” he repeated more than once. “Thou hast escaped me!”

Chapitre 23

 

"But there stood one in the midst of you, at whose brand of sin and infamy ye have not shuddered!”

(…)

“It was on him!” he continued, with a kind of fierceness; so determined was he to speak out the whole. “God’s eye beheld it! The angels were forever pointing at it! The Devil knew it well, and fretted it continually with the touch of his burning finger! But he hid it cunningly from men, and walked among you with the mien of a spirit, mournful, because so pure in a sinful world!—and sad, because he missed his heavenly kindred! Now, at the death-hour, he stands up before you! He bids you look again at Hester’s scarlet letter! He tells you, that, with all its mysterious horror, it is but the shadow of what he bears on his own breast, and that even this, his own red stigma, is no more than the type of what has seared his inmost heart! Stand any here that question God’s judgment on a sinner? Behold! Behold a dreadful witness of it!”

 

Ibidem

 

Crédit photo : Pierre-Joseph Redouté - 1826

Crédit photo : Pierre-Joseph Redouté - 1826

Qu’a voulu nous communiquer Nathaniel Hawthorne en écrivant ce dramatique roman à la fois poétique, philosophique et allégorique ?

 

A titre de réponse, l’ultime chapitre de conclusion expose les diverses réactions de ceux qui assistèrent, médusés, à l’aveu de culpabilité du Révérend Dimmesdale sur l’échafaud – par trois fois, l’estrade où fut jugée Hester ressurgit dans le roman : au début, au cœur du récit puis à sa fin. Nous voyons à quel point le témoignage humain, ou la simple perception de la réalité, ou encore l’interprétation des paroles est fragile et volatile. A-t-on réellement vu la lettre écarlate imprimée sur la poitrine du pasteur ? Ce saint homme a-t-il vraiment péché ? D’ailleurs, nous notons que Dimmesdale a formulé son aveu à la troisième personne (He) non à la première (I), comme s'il voulait se distancer de sa faute.

 

Au-delà de toute notion de culpabilité et de repentir, au-delà de l’hypocrisie d’une société monolitique aux prises avec ses propres contraditions,  au-delà du manque de courage du ministre des cultes, pourquoi ce roman ne connait-il pas de fin heureuse ? Arthur Dimmesdale nous livre lui-même, avant de rendre l’âme, sa réponse, conforme à la vérité de ses convictions religieuses. N’est-ce pas la réponse la plus exacte à nos vains questionnements ?

 

“The law we broke!—the sin here so awfully revealed!—let these alone be in thy thoughts! I fear! I fear! It may be, that, when we forgot our God,—when we violated our reverence each for the other’s soul,—it was thenceforth vain to hope that we could meet hereafter, in an everlasting and pure reunion. God knows; and He is merciful! He hath proved his mercy, most of all, in my afflictions. By giving me this burning torture to bear upon my breast! By sending yonder dark and terrible old man, to keep the torture always at red-heat! By bringing me hither, to die this death of triumphant ignominy before the people! Had either of these agonies been wanting, I had been lost forever! Praised be his name! His will be done! Farewell!”

That final word came forth with the minister’s expiring breath. The multitude, silent till then, broke out in a strange, deep voice of awe and wonder, which could not as yet find utterance, save in this murmur that rolled so heavily after the departed spirit.

Chapitre 23

 

Enfin, l’intérêt de ce roman réside en sa symbolique servie par une écriture ciselée, dans un style unique, précis, distingué et emphatique. Hawthorne s’est attaché à écrire des dialogues en un anglais venu de la nuit des temps mais si somptueux – on croirait lire la King James Bible dans sa version la plus ancienne. Son récit, soigné, épouse les chatoyants méandres d’un conte en de lyriques descriptions qui frôlent le merveilleux, le fantastique. Le texte est poésie, tableau, symphonie aux thèmes lancinants. Là réside, indubitablement, le charme de l’histoire.